Beryl Clutterbuck Markham – une femme libre

tania navarro swain

 

Résumé

Beryl Clutterbuck est une de ces femmes qui méprisent les normes et construisent leur destin. Entraîneure de cheveaux de course et pilote hors pair, Beryl n´hésite pas à accepter tous les défis.

Mots-clés: aventure, femme, avion, chevaux.

 

 

Une femme libre.

Libre de ses mouvements, de ses pensées, de ses choix. Beryl Clutterbuck Markham fut  la première personne à faire la traversée de l´Atlantique à partir de l´Angleterre, en vol solo d´est en ouest, dans le sens le plus périlleux et le plus difficile donc, puisqu´il fallait affronter les vents contraires.

Femme pilote, entraîneure de chevaux, elle acceptait tous les défis : ses missions comme pilote en Afrique – sanitaires, sauvetage, transport de marchandises et d´aliments etc. l´ont amenée à traverser de long en large une Afrique sauvage, regorgeant d´animaux, de couleurs, de dangers... et de chasseurs. Partie du Kenya, elle remonte en Angleterre aux commandes de son propre avion, longue traversée de déserts, d´étendues démesurées, d´horizons illimités.

Comme pour tant d´autres femmes, sa vie montre clairement que le féminin – avec les particularités qu´on lui impose de faiblesse, timidité, inaction, manque de courage, de réflexion -  n´est qu´une piètre construction sociale, malgré sa prétention à la véracité.

Les pratiques discursives – cet ensemble que composent l´imaginaire, les discours, les vérités, les croyances, les lois, les normes, les stéréotypes, la science -  (Foucault, 1969 ) créent et établissent ce que doivent être le féminin et le masculin.

En effet, il n´y a que la croyance - religieuse ou idéologique- qui peut fonder l´idée d´une « nature » comme déterminant des rôles sociaux. Il n´est pas possible de nier l´historicité de l´histoire, sans adhérer à des doctrines totalitaires dont l´énonciation de la vérité des choses et des êtres est l´apanage. Dans le cas des inégalités basées sur le biologique, c´est le système patriarcal qui fait disparaître la diversité des relations humaines, ivre de son bon droit de dominer et soumettre les femmes et la nature, dont elles seraient la métaphore.

Les « vérités » et leur corollaire normatif définissent les lieux de parole et d´autorité sociétale. C´est ainsi que la « nature » du  féminin devient sa définition en lui assignant un destin biologique fait de procréation, de servitude, de soumission.

Toutefois, mis à part les silences et les parenthèses des discours patriarcaux, le matériel et le symbolique de la vie humaine est historique et institué, donc, flexible. Si rien n´est immuable, tout agencement social est possible. Et ceci, c´est un principe théorique général qui régit l´approche analytique des formations sociales dans une perspective féministe : si l´on détruit le carcan que l´idéologie patriarcale représente, il est tout à fait possible de  penser à d´autres formes d´agencement social qui ne soient pas fondées sur le biologique ou la « nature ». C´est ce que j´appelle « l´histoire du possible ».

Par conséquent, les femmes qui subvertissent les rôles de genre dans les sociétés patriarcales posent, à l´histoire et aux sciences en général,  non seulement la question de l´institution politique da la « nature des sexes », mais aussi celle de l´incontournable malléabilité des sociétés, marquées par la temporalité.

Des sociétés où les êtres  humains n´étaient pas définis par leurs corps ont été effacées de l´histoire. Il ne nous reste que les narratives appauvries qui racontent le Même, l´éternelle domination du masculin, créé à « l´image » d´un divin qui se déverse en  violence, en discrimination, en brutalité idéologique et matérielle.

La vie des femmes d´aventure, dont Beryl,  montre que  les normes ne sont ni imperméables, ni omnipotentes, ni universelles. Elles sont constamment brisées, escamotées, méprisées, niées par les femmes, lorsque l´appel de la liberté et de l´aventure rayonne à l´ horizon. La vie des femmes d´aventure montre que même dans les sociétés patriarcales, où la loi et la coutume pouvaient et peuvent encore enchaîner et asservir le féminin, la norme n´est pas aussi puissante qu´on le croit : la présence et l´activité des femmes – niée parce que cachée- était et est indéniable, surtout lorsqu´on découvre leur poursuite incessante de la liberté.  

L´histoire patriarcale veut imposer l´idée qu´un siècle ou une région sont des blocs homogènes qui répriment ou libèrent les coutumes ou les normes. « La Belle Époque »- fin XIX et début du XX siècle- est l´exemple même des fissures qui parsèment l´architecture du social : malgré les invectives connues de Hegel, de Proudhon, de Nietzsche et de bien d´autres personnages contre les femmes, malgré les lois misogynes dans plusieurs pays européens, les femmes firent partie intégrante de cette  lame de fond culturelle, scientifique et technique qui a balayé l´Europe.

Il y a eu les « garçonnes » qui faisaient fi des normes et des préjugés envers et contre le féminin, les artistes, écrivaines, peintres, scientifiques telles que Marie Curie, Djuna Barnes, Nathalie Barney, Collette, Amelia Earhart, Alexandra David Neal, Berthe Morisot ( pour ne citer que les plus connues), toute une kyrielle de femmes qui n´hésitaient pas à défier les limites attribuées au féminin. Et il y a eu aussi celles dont on ne connaît ni les noms ni les oeuvres, qui sont tombées dans l´anonymat car leurs faits et gestes ont été effacés.

En fait, l´imposition discursive d´une image tissée autour du corps, du sexe, de l´enfantement, de la domesticité, a fait un travail remarquable d´anéantissement du féminin dans l´histoire.  Ainsi, forcées à  l´immanence de leur « nature » les femmes perdent leur subjectivité : leur diversité se réduit désormais au singulier « la femme ».

Ainsi, les femmes qui « osaient » sortir des moules étaient critiquées, dénigrées, calomniées et rarement avaient des sponsors pour leurs projets d´aventure ou scientifiques.  « Why would women want to wander about the world, writing of her experiences? » s´exclamaient beaucoup d´hommes. (Hannon, 2007:6)

Cette attitude ne les arrêtaient pas. Sharon Hannon s´exprime ainsi :

« By the first decade of the twentieth century, women were breaking mountain climbing records in Bolivia and Kashmir, cycling across India, traveling by camel through the Middle East, yak through Asia, and mule pack through the Andes; and collecting anthropological information about women and children they met. They were photographing the wonders they saw and changing the way societies looked at women and the world.” (Idem)

Etant donné la perméabilité de  l´imaginaire social, les livres qu´écrivaient les femmes d´aventure étaient très recherchés sur le marché; les éditeurs ont donc commencé à s´intéresser de plus en plus aux récits de voyage des femmes. Ainsi,  les droits d´auteure ont permis à beaucoup de femmes de financer leurs explorations  dont, par exemple, Ella Maillart et Beryl.

Néanmoins, comme d´habitude, les hommes formaient des clans et faisaient barrière aux aventures des femmes, pour mieux les contrôler. C´est ainsi que par exemple, le Explorers Club, fondé à New York en 1904, a exclu les femmes de leurs rangs jusqu´en 1980 !!!

En réponse à cet affront, explique Sharon Hannon (2007:22), Marguerite Harrison, Blair Niles, Gertrude Shelby et Gertrude Emerson ont créé, en 1925 à New York, la Society of Women Geographers (SWG). Cette société a donné aux femmes l´occasion d´échanger des expériences, des résultats de recherche, de débattre les questions soulevées par leurs voyages, de former un forum de discussion qui rompait, enfin, leur isolement .

En 1933 la SWG comptait  plus de 200 membres de plusieurs pays qui sont vite devenus plus d´un millier, dont Margareth Mead, Amelia Earhart.  Harriet Adams, une des femmes d´aventure les plus connues de son époque a été sa première présidente et son désir était que la SWG devienne une:

« [...] world force to help young scientists understudy older ones, and that it may become a great international link between thinking, outstanding women of all nations.” (idem : 24)

Beryl Clutterbuck Markham fit partie de la SWG et fut une femme d´aventure à part entière. On ne peut l´appeler « féministe » pour ne pas tomber dans l´anachronisme ou dans la surenchère. Mais sa vie a été un exemple de féminisme, dans la mesure où sa présence a changé les mentalités, les coutumes, l´idée même du féminin. Grande, blonde, belle, active, elle agit, travaille, aime, développe ses potentialités, suit ses désirs « comme un homme », c´est à dire : librement. Tous les préjugés tombaient en miettes devant sa prestance. Car, en effet, il y a les féministes qui parlent des féminismes et d´autres qui les vivent.

Mais Beryl n´était pas dupe : elle sentait bien la différence qu´on voulait lui imposer lorsqu´elle participait aux activités du « domaine exclusif» des hommes, comme par exemple les courses de chevaux:

« J´entraîne des chevaux. J´ai déjà obtenu ma licence.[...] Six semaines passées aux courses de Nairobi. [...] Les gagnants. Les perdants. L´argent qui change de mains. Les entraîneurs costauds, les entraîneurs malingres, expliquent comment les choses auraient pu tourner « si seulement » Rien que des hommes. Tous plus vieux que mes dix-huit ans, tous pleins de leur importance d´hommes, sûrs d´eux, avantageux, parfois désinvoltes. Ils ont le droit de l´être. Ils savent ce qu´ils savent – dont certaines choses que j´ai encore à apprendre, mais à mon avis elles sont rares. »  (158)

D´ailleurs elle s´en moquait et faisait fi des interdictions imposées aux femmes, parce que ‘femmes’.(267) Pourquoi faire des règlements spéciaux pour les femmes, puisqu´elle font autant et mieux que les hommes, dans tous les domaines, se demande-t-elle. (idem)

Analyser  les biographies des femmes est très illustratif de l´idéologie patriarcale, car c´est toujours autour de leur corps, de leurs amours, du mariage, des enfants que les biographes s´affairent, notamment les hommes. Qui s´importe de ces détails dans la biographie d´un homme ? Sa vie libre lui a valu maintes fois l´épithète de « scandaleuse ». Les femmes libres suscitent des doutes sur leur honorabilité, toujours centrée sur le sexe. Liberté donc, devient le plus souvent synonyme de prostitution ou de scandale.

Le livre autobiographique de Beryl ne soulève aucune de ces questions. Elle raconte le souvenir de certains événements marquants, parle de quelques amis, sans signaler aucune relation amoureuse et raconte, surtout, son amour pour l´Afrique et sa trajectoire de femme libre. Elle ne mentionne pas d´autres femmes, qui pourtant ont marqué sa vie, comme son amie Karen Blixen. C´était son choix.

Toutefois, elle mentionne Lady Delamere dont le ranch voisinait les terres du  père  de Beryl,  et qui a occupé une  place notoire dans sa vie jusqu´à sa mort en 1913. 

Née en 1902, en Angleterre, Beryl a en fait vécu toute sa vie en Afrique, où ses parents se sont installés en 1906, pour profiter des terres que le gouvernement anglais offrait afin d´occuper la British East Africa (BEA), devenue le Kenya.

 Sa mère est repartie en Angleterre la même année avec son frère. Pourquoi ? Le climat ? Le pays ? La culture ? On n´en sait rien. Toujours est-il que Beryl n´a rencontré sa mère à nouveau que  17 ans après. Lady Delamere a ainsi été son point de repère :

«  Elle fut en quelque sorte ma mère adoptive [...] pendant une période de plusieurs années, rares étaient les jours où je n´allais pas rendre visite à ‘Lady D’. à Equateur Ranch. Je savais que je pouvais en toute circonstance compter sur sa compréhension de mes problèmes d´enfant et sur ses conseils. » (86)

  Restée seule avec son père à l´âge de 4 ans sur la ferme africaine, dont il a fait un haras de chevaux de course et installa le premier moulin du territoire, la petite fille a connu le goût de la liberté, la saveur et les odeurs de la brousse et des chevaux. 

« Parties de quelques boxes, nos écuries s´étendirent en longs bâtiments et le nombre de nos chevaux pur-sang passa de deux à une douzaine, puis à une centaine, lorsque mon père eut retrouvé son  ancienne passion pour les chevaux [...] pour moi ce fut la première et elle ne me quitta jamais. » (84)

Sa vie fut ainsi  marquée par l´amour des chevaux, ses plus fidèles amis, ses partenaires, son orgueil. Elle a exercé le métier de pilote pour un temps, mais son activité principale, au cours de sa vie, a été l´entraînement des chevaux de course.

Son quotidien était dur : elle a toujours vécu dans des huttes au sol de terre battue :

«  Je retournais à ma hutte, une hutte toute neuve dont je suis fière, et que mon père a fait construire pour moi en cèdre, avec des vrais bardeaux et non plus du chaume. Pour la première fois j´ai eu une fenêtre vitrée, un sol de planches et un miroir. » (136)

Elle avait 15 ans à l´époque. Les entrées et fenêtres de sa hutte étaient toujours ouvertes et c´est ainsi qu´un jour un léopard est entré et a emmené son chien, qu´elle a retrouvé bien plus tard, tout abîmé, mais apparemment vainqueur de la bataille.

 Ses amis étaient de jeunes africains dont elle partageait les jeux, mais aussi les guerriers qui l´attendaient au petit matin pour aller à la chasse sur un territoire sauvage, où tous les dangers étaient à l´appel. Elle failli être tuée par un lion plus au moins domestiqué- Paddy- lors une promenade :

« Paddy se souleva alors avec un petit soupir et se mit à me contempler avec une sorte de tranquille préméditation[...] Je mentirais si je disais que ses yeux étaient menaçants[...] sa gueule était très belle, et tout à fait propre. Pourtant, il huma l´air [...] et il ne se recoucha pas. »

Et tout se passa tellement vite...

« Je me rappelai alors les règles à suivre : je ne me mis pas à courir, je marchai très lentement et entonnai un chant de défi.[...] Je passai droit devant Paddy tout en chantant, je vis ses yeux briller à travers l´herbe épaisse et sa queue battre la mesure au rythme de ma chanson.[...] La campagne était sèche, d´un gris-vert, le soleil pesant, le sol chaud sous mes pieds nus. Il n´y avait ni bruit ni vent. Paddy ne fit pas de bruit non plus en courant après moi.[...] je me rappelle nettement : un cri étouffé, un choc qui me projeta à terre [...] et sentis les dents de Paddy se refermer sur un de mes mollets[...] » (76)

Heureusement il y avait des gens tout près et, fait remarquable, elle est sortie vivante de cette accolade avec un lion. Un des employés est allé expliquer à son père qu´elle avait été « modérément dévorée par un lion » (79) Beryl dit que :

« Je crois que je ne retrouverai un bruit aussi effroyable que le rugissement de Paddy dans mes oreilles que le jour où les portes de l´enfer sortiront de leurs gonds[...] C´était un rugissement immense, qui m´engloutissait avec le reste du monde. » (77)

Les dangers faisaient partie du décor et Beryl n´envisageait pas d´autres endroits pour vivre, à part l´Afrique. Son livre « Vers l´ouest avec la nuit » raconte sa passion des lieux, des odeurs, des paysages.

Son livre commence avec un vol de transport de médicaments et de repérage d´un autre pilote porté disparu sur la plaine du Serengeti qui s´étend du sud au nord depuis le lac Nyassa, au Tanganika, jusqu´à la frontière méridionale de la colonie du Kenya. (46)

Et ses descriptions du paysage sont très vivantes:

« Ces espaces inhabités se déroulent à l´infini mais ils grouillent de vie comme les eaux d´une mer tropicale. Elle (la colonie)est sillonnée par les pistes des élans, des gnous et des gazelles de Thomson, et des milliers de zèbres hantent ses replis et ses vallées.[[...] Il n´y a pas de route. Il n´y a ni villages, ni villes, ni télégraphe. Il n´y a rien, aussi loin qu´on puisse voir, en se promenant à pied ou à cheval, rien que de l´herbe, des rochers, de rares arbres, et les animaux qui peuplent la plaine. » (46)

«  Le troupeau en mouvement ressemblait à un tapis chatoyant aux tons bleu-gris, gris et rouge sombre. [...] il portait le sceau de la liberté qui règne dans un pays intact, appartenant encore beaucoup plus à la nature qu à l´homme. La vue de dix milles animaux que le commerce des humains n´a pas domptés, n´a pas marqués de ses symboles, s´apparente à l´escalade d´une montagne qui n´a encore jamais été vaincue, où la découverte d´une forêt dépourvue de  routes ou de sentiers, ignorante de la hache. »(51)

     

   

Des paysages d´avant les hordes de chasseurs, de tueurs sans vergogne qui mesuraient leur virilité à la taille de l´animal abattu. .Malheureusement Beryl a fait partie de la tuerie, dans la mesure où, avec son avion, elle localisait les troupeaux, surtout d´éléphants, pour la mire des fusils des hommes aveuglés par leur « supériorité » sur le non-humain.

Beryl considérait que

« Les chasseurs d´éléphants sont peut-être des brutes sans conscience, mais on doit se garder de considérer l´éléphant comme un animal parfaitement pacifique. » (223)

 Les éléphants, au contraire, se défendaient, attaquaient et ont sûrement pulvérisé beaucoup de chasseurs mal avisés. Ils avaient tout à fait raison.  Malgré tout, la population d´éléphants a chuté drastiquement. Selon la WWF,

“The African elephant once ranged across most of the African continent from the Mediterranean coast to the southern tip. It is thought there may have been as many as 3-5 million African elephants in the 1930s and 1940s. However, in the wake of intensive hunting for trophies and tusks, elephant numbers fell dramatically throughout the continent from the 1950s. In the 1980s, for example, an estimated 100,000 elephants were being killed per year and up to 80% of herds were lost in some regions. In Kenya, the population plummeted by 85% between 1973 and 1989. » (WWF,web)[1]

D´après ce qu´on peut comprendre, Beryl n´a chassé, elle-même, que pour l´alimentation, en compagnie de ses amis africains des tribus voisines de la ferme de son père. Pas du tout pour « le sport » ! Finalement, elle n´avait pas besoin d´affirmer sa « virilité », comme les hommes.

Déjà toute petite Beryl désarçonnait les normes : celles de ses parents – anglaises-  et celles de plusieurs tribus africaines, avec lesquelles elle étaient en contact.

Ses gouvernantes n´arrivaient pas à la modeler selon les règles du « lady like » : la petite fille courait pieds nus, partait avec ses camarades à la chasse, en short, une lance à la main, un couteau à la ceinture, son chien sur ses traces.

«  Suivie de Buller, je me glissai dans la petite cour qui séparait ma hutte des cuisines. Ce n´était pas encore vraiment l´aube, mais le ciel s´éveillait avec le soleil et changeait de couleur.[...] Je longeai la hutte de mon père qui jouxtait la mienne [...] s´il me voyait avec ma lance, mon chien et mon couteau de brousse fixé à ma ceinture,[...] il en conclurait, avec raison que Buller et moi nous dirigions vers le singiri nandi le plus proche pour chasse avec les Murani.[...] J´adoptai l´allure mitigée de course et de saut habituelle aux Nandi et aux Masai Murani et approchai du singiri.[...] J´enfonçai dans le sol la hampe de ma lance et attendis debout à côté d´elle, que la porte s´ouvre. »

Ses amis indigènes étaient des garçons de son âge et des hommes qui l´acceptaient comme partenaire de chasse sans lui imposer les restrictions coutumières imposées aux femmes.

Au cours des quelques minutes qui précédaient la chasse, les hommes et Beryl recevaient des gourdes de la main d´une femme, Jebbta. Malgré leur appartenance au même sexe, elles étaient dans deux mondes différents : «  Où trouves-tu assez de force et d´audace pour chasser avec eux ? » (91) lui demanda-t-elle.

Beryl commente ainsi cet épisode:

« Nous étions du même âge, Jedbbta et moi, mais c´était une Nandi, et si les hommes nandi étaient semblables à la pierre, leurs femmes ressemblaient plutôt à l´herbe des champs. Elles étaient timides et féminines, leurs occupations étaient celles auxquelles les femmes sont destinées, et elles n´allaient pas à la chasse.[...] elle regarda mon short kaki et mes jambes nues et minces. –Ton corps est comme le mien, dit-elle, il est tout pareil, il n´est pas plus fort. » (92)

Cette constatation serait-elle aussi une question ? Il me plaît de penser que cette femme indigène se demandait la raison de cette inégalité dans les tâches, basée sur le corps.

 Une femme était  donc du sexe féminin pour les nandi, si elle appartenait à leur mode de vie, à leur tribu. Ainsi, accepter Beryl comme compagne de chasse ne mettait pas leur rôle dominant en question dans leur société. Son sexe n´avait pas de signification dans cette activité. Même si elle portait une lance, symbole de leur virilité.

C´est donc l´intelligibilité sociale qui dessine une femme en tant que telle,  car le réseau de significations d´une culture   définit les rôles et l´importance sociale.

Judith Butler écrit:

“I guess performativity is the vehicle through which ontological effects are established. Performativity is the discursive mode by which ontological effects are installed. […] I do not deny certain kinds of biological differences. But I always ask under what conditions, under what discursive and institutional conditions, do certain biological differences - and they're not necessary ones, given the anomalous state of bodies in the world - become the salient characteristics of sex. In that sense I'm still in sympathy with the critique of "sex" as a political category offered by Monique Wittig. I still very much believe in the critique of the category of sex and the ways in which it's been constrained by a tacit institution of compulsory reproduction.” (Butler, web)

L´asymétrie et le partage de l´humain selon le sexe, sont de cette manière  réifiés autour du « naturel ».

La vie des femmes d´aventure balaye ce « naturel » d´un certain féminin. Certaines d´entre elles ont payé le tribut de la maternité : elles se sont mariées, ont eu des enfants. Mais un jour, elles sont parties. A la recherche de leurs rêves, pour se construire un destin tout nouveau, tout comme Beryl l´a fait.

Dans la ferme de son père, le travail et le plaisir de Beryl étaient de dresser et entraîner les chevaux. Le jour est arrivé où elle a eu le sien, son cheval, son Pégase, compagnon de tous les chemins, de toutes les traversées. Il est né sous ses yeux, par ses soins, et leur lien n´a jamais cessé de se renforcer grâce à un travail en commun de tous les jours. Quand elle part de la ferme de son père, c´est avec Pégase :

« Je monte le cheval ailé, le cadeau de mon père, nom Pégase aux yeux sombres et audacieux, à la robe brune et brillante, à la longue crinière qui ondule comme une bannière de soie sur la lance d´un chevalier[...[ Le chemin est abrupte et constamment sinueux, mais les jambes nettes et fermes de Pégase le parcourent avec une facilité méprisante. Si ses ailes sont imaginaires, sa valeur ne l´est pas » » (151)

Beryl a quitté la ferme de son père lorsque la sécheresse l´a ruiné. Il  lui a donné le choix de partir avec lui pour un recommencement, au Pérou, ou de rester en Afrique. Elle est restée, avec pour seul atout sa science des chevaux. Elle avait 17 ans. Bientôt elle obtient une licence d´entraîneure, la première octroyée à une femme au Kenya et débute une carrière qui va durer toute sa vie. Rien qu´entre 1963 et 1964, Beryl a entraîné 46 chevaux vainqueurs dans différentes courses au Kenya. (Kruper, 2008 :web)

 La prose de Beryl est savoureuse, même lorsque c´est le malheur qu´elle raconte :

« Il y eut un matin où le ciel était aussi lumineux qu´une fenêtre. Il en fut de même le matin suivant, et celui d´après, et tant de matins après celui-là qu´il devint difficile de se rappeler la sensation de la pluie, et la verdeur d´un champ mouillé de vie dans lequel le pied s´enfonce. Tout ce qui poussait s´arrêta dans sa croissance, les feuilles se tordirent, et toutes les créatures tournèrent le dos au soleil. »(146)

 Elle partit donc pour une petite ville, seule, avec son cheval, sa selle et ce qu´elle pouvait emporter. Le départ est un déchirement : elle quitte alors toute une vie de plaisir et de liberté. »[...] quand on quitte un lieu où on a vécu, que l´on a aimé, où tout votre passé est ancré, [...] il faut en partir aussi vite que possible. » (145) Son père était aussi parti, son chien, compagnon de toutes les aventures, était mort et elle l´avait enterré des ses propres mains.

«  J´avais deux sacoches de selle, et Pégase. Les sacoches contenaient la couverture du poney, sa brosse, un rogne-pied de maréchal-ferrant, six livres d´avoine concassé et un thermomètre, à titre de précaution contre la fièvre africaine du cheval. Pour moi, les sacoches contenaient un pyjama, un pantalon, une chemise, une brosse à dents et un peigne. Jamais je n´ai possédé si peu de choses, et je ne suis pas sûre qu´il m´en ait jamais fallu davantage. »(149)

Beryl part donc pour l´inconnu, seule, mais c´est encore sa terre, son territoire et si les souvenirs sont son escorte, les regrets restent sur place. Malgré ses maigres affaires, elle a son courage et sa solide connaissance des chevaux, qui vont lui permettre de vivre et de se faire un nom comme entraîneure .

« Le silence m´entoure. Cette chevauchée, dans la naissance tumultueuse d´une journée en forêt, est silencieuse pour moi. [...] Je réfléchis, je rêve, je me rappelle mille choses, de petites choses sans intérêt dont le souvenir me revient sans raison pour s´évanouir à nouveau.[...] Les nuits de léopard- les nuits de lion. » (152)

Commence alors la tâche ardue de gagner sa vie.

Camciscan

.

Un des plus beaux chapitres du livre de Beryl est celui dans lequel elle raconte sa relation avec un étalon plus ou moins sauvage mais du point de vue du cheval, c´est à dire qu´elle se voit par ses yeux et décrit les sentiments du cheval.  Venu d´Angleterre, il s´appelait Camciscan.

« Il marchait comme s´il avait été absolument seul, comme un roi détrôné. Il se sentait seul[...] il ne se rappelait pas d´avoir jamais été soigné par une fille avec des cheveux couleur de paille et des jambes trop longues, comme celles d´un poulain.[...] mais la fille était trop familière. Elle entrait dans son box comme s´ils avaient été des vieux amis, et il n´avait pas besoin d´amis. »(124)

En fait, elle  transmet les impressions et les pensées du cheval telles qu´elle les ressent ; c´est donc une mise en abîme des sensations éprouvées par les deux. Avec beaucoup de patience elle a supporté une chute brutale, des morsures à répétition sans jamais se contrarier, ainsi qu´une attaque soudaine dans le box.

«  Elle lissait son poil avec un chiffon, brossait sa crinière noire et sa queue [...] elle mettait une sorte de connaissance intime de ses besoins, et une autorité possessive à peine dissimulée qu´il ressentait – et n´aimait pas. » (124)

Beryl comprenait les colères subites de ce grand cheval pur-sang avec des grands yeux méprisant, incompréhensibles, mais sûrement justifiés par d´autres types de traitement qu´il aurait subi pour le dressage.

« Parfois, il éprouvait le désir de se rapprocher d´elle, mais la solitude dont il était si fier ne le lui permettait jamais. Au contraire, ce désir se transformait souvent en une colère qu´il trouvait lui-même déraisonnable.[...] Il ne comprenait pas cette colère ; quand elle était passée, il tremblait comme s´il avait senti l´odeur de quelque chose de malfaisant. » (126)

Il est clair que Beryl se fondait avec son cheval, son travail était sans contrainte et sans la brutalité qu´on a l´habitude de voir dans ce genre d´exercice. Elle regardait avec ses yeux, sentait avec son corps, tremblait à ses tremblements ; on peut appréhender un grand respect de l´individu « cheval », le  non- humain, doté  de sensations, pouvant éprouver des sentiments : de la colère, de la peur, de la douleur, du bien-être et même de l´amitié. Béryl était une anti-spéciste avant la lettre. Il n´est pas étonnant qu´elle ait eu tant de réussite et tant de renommée comme  entraîneure de chevaux.

Ce chapitre se termine sur une envolée de grande  beauté :

«  Il restait toujours dans le coin de son box quand elle y travaillait tous les matins.[...] et une fois, tard le soir, alors que l´orage et le vent l´énervaient, elle vint s´allonger dans la litière propre sous sa mangeoire. Il la regarda, tant qu´il fit jour, mais quand la nuit tomba, et quand il fut sûr qu´elle s´était endormie, il se rapprocha, baissa un peu la tête, projeta sur elle un souffle chaud à travers ses naseaux élargis, et la renifla. Elle ne bougea pas, et lui non plus. Pendant un moment, il caressa ses cheveux avec son museau. Puis il leva la tête aussi haut que jamais et resta planté là, avec la fille à ses pieds, pendant toute la durée de l´orage. Cet orage là ne lui parut pas violent. » (130)

Pilote

L´aviation était encore balbutiante. À l´époque de Beryl, les avions n´avaient aucun des recours d´aujourd´hui, ni instruments précis, ni radio rassurante. En Afrique, surtout, ces recours étaient très souvent remplacés par l´expérience, l´intuition, l´attention, le regard, et surtout, le courage. Là où elle volait il y avait peu ou pas de pistes, juste la savane dont les creux et les bosses pouvaient être fatals à l´atterrissage.

Beryl est tombée amoureuse de l´aviation et en 1931 a obtenu sa première licence A, le brevet le plus simple ; en 1932 elle a eu sa licence B, beaucoup plus technique, qui demandait des connaissances plus approfondies en mécanique, navigation et exigeait des examens écrits et oraux. Elle pouvait désormais  piloter des avions plus puissants et de plus longue portée, par exemple le  Avro Avian, le DH Gypsy Moth et le DH Dragon (deux moteurs, 130 cv, huit places. Elle fut la première femme pilote commerciale au Kenya. (Kruper, 2008,web)

Et son rayon d´action ne se réduisait pas au seul Kenya ou les pays voisins : en 1932, elle achète son propre avion ( un Avro Avian IV , tail VP-KAN, 2 places,  120 cv DH moteur Gypsy II). Pour son premier voyage, elle avait 127 heures de vol enregistrées, et partit de Nairobi pour Londres, - 6.000 miles-  qu´elle atteint  7 jours après. (idem) Et elle fit ce parcours 6 fois, dont 4 en solo.

Elle décrit une tempête au cours d´un de ces premiers vols vers l´Angleterre, entre Cagliari et Cannes  :

« [...] l´azur de notre ciel se couvrit de nuages amoncelés par un vent violent et notre visibilité fut bouchée par des rideaux de pluie [...] nous n´avions ni radio ni instruments spéciaux pour nous guider vers notre but.[...] Nous nous rapprochions de la mer dans un avion qui marchait en crabe.[...] nous rompions des lances avec toute une série d´ennemis invisibles, dont les coups, même dans l´obscurité, tombaient avec une précision infaillible sur l´avion, qui gémissait à chaque agression. [...] Il ne m´était jamais arrivé de déterminer ma position d´après des données aussi intangibles que des courants d´air opposés, mais c´est pourtant ce que je fis ce jour-là » (292-293-294)

Elle vola en solo comme pilote commercial pendant trois ans au Kenya, gagnant sa vie grâce à plusieurs contrats de transport, allant de la distribution du courrier aux services hospitaliers aériens. Avant sa première traversée de l´Atlantique en solo, elle a calculé avoir couvert environ 440.000 km. (295)

Avant sa traversée de l´océan Atlantique, elle s´est demandé maintes fois : «  Pourquoi prendre de tels risques? »  (297) Elle n´avait pas besoin de le faire et en était consciente. Mais c´était un défi. Comment même songer d´y renoncer, une fois la décision prise ?

Ses amis, les Carberry, ont lancé le défi et ont également offert de financer l´aventure, avec un avion construit spécialement pour elle et pour cette traversée. Elle a surveillé la construction de l´avion, un Vega GulfThe Messsenger-  qui « [...] avait un fuselage bleu et des ailes argentées » (299), mais son autonomie de vol originelle n´était que de 1000 km. Son périple serait de 5.800 km dont 3.200 sur la mer, la plupart du temps de nuit. Il fallait, donc trouver une solution.

Elle fit alors appel à des moyens artisanaux, qui ajoutaient, cependant,  des dangers supplémentaires à la traversée :

« Les réservoirs étaient fixés dans les ailes, dans la partie centrale et dans la cabine elle-même. Dans la cabine, ils formaient un mur autour de mon siège, et chaque réservoir avait son propre robinet. » (299)

                                                       ( ce n´est pas le sien, mais un semblable)

Les réservoirs n´avaient pas de jauge, il fallait donc les laisser se vider complètement pour engager l´autre, en ouvrant un robinet ; elle avait été avertie que lors du passage de l´un à l´autre il pouvait y avoir un arrêt de moteur. Et espérer qu´il reprenne au-dessus d´une mer ombrageuse. Ce qui est effectivement arrivé. Avec les réservoirs, elle était tellement à l´étroit qu´il lui fallut choisir entre un gilet de sauvetage et des habits chauds. Elle a laissé le gilet de sauvetage, car tomber dans la mer ne représentait pas une option pour elle. 

«  [...] à onze heures moins vingt-cinq, mon moteur tousse et s´éteint et le Gull reste impuissant au-dessus de la mer. » (306)

Le réservoir s´était vidé trop vite, en pleine tempête. La réaction naturelle, dit-elle, serait de tirer le manche pour essayer de s´éloigner le plus possible de la mer. Mais la manœuvre correcte était de baisser le nez, faire descendre l´avion et attendre qu´il reprenne, après avoir, avec beaucoup de difficulté, ouvert le robinet d´un autre réservoir. Trois cents pieds avant les vagues et encore rien. Tout d´un coup, le moteur reprend ses esprits et elle  fait remonter l´avion sous les éclairs et la foudre. Elle a volé 19 heures sans aucune  (307) visibilité. Elle calculait son cap avec un rapporteur, une carte et un compas.(308)

Finalement, la terre. Mais ce n´était pas fini. Survolant la terre, le moteur décroche plusieurs fois et s´éteint définitivement. C´était le 5 septembre 1936.

« La terre vient à ma rencontre à toute vitesse, j´incline l´avion, je tourne et je fais une glissade pour évite les rochers, mes roues touchent et je les sens qui s´enfoncent. Le nez de l´avion pique dans la boue, je suis précipitée en avant et ma tête heurte la vitre de ma cabine, j´entends le verre qui se brise, je sens le sang couler sur mon visage.[...] Vingt et une heures et vingt-cinq minutes. J´ai traversé l´Atlantique. Depuis Abington, en Angleterre, jusqu´à un marécage anonyme, sans escale. » (310)

Pas la première FEMME à faire ce trajet d´est en ouest, comme le disent certains, mais la première PERSONNE. Le langage est le plus sûr instrument pour effacer les femmes, leurs actions, leurs exploits.

 On a su plus tard que le crash de l´avion avait été dû à un glaçon qui s´était logé dans l´arrivée d´air du dernier réservoir (313), car il y avait encore suffisamment de carburant pour qu´elle parvienne à New York, sa destination finale, où Beryl a été acclamée à son arrivée.

        

        

Béryl incarne une femme d´aventure : intrépide, libre, suivant ses désirs et créant, de par son expérience, sa subjectivité.

Elle aurait pu prendre la place décrite par Rosi Braidotti :

“The real life women who undertake the feminist subject position as a part of the social and symbolic construction of what i call female subjectivity are a multiplicity in themselves: split, fractured and constituted across intersecting levels of experience.” (Braidotti, Butler, 2007:44)

Comme pour nous toutes, un jour elle est partie ; elle avait 83 ans, c´était en Afrique, son amour de toujours, auquel elle est restée fidèle jusqu´au bout.

Bibliographie

Beryl Clutterbuck Markham Vers l´Ouest avec la nuit, 1942(2010)Paris :Libella

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Sharom, Hannon, M. 2007. Women who dare: Women explorers: Petaluma: Pomegranete Communications Inc.

WWF,web http://wwf.panda.org/what_we_do/endangered_species/elephants/african_elephants/ consulté en mai 2013.

Butler, Judith, web.  http://www.theory.org.uk/but-int1.htm, consulté en mai 2013.

Web. Jackie Kruper . 2008. Against Prevailing Winds - The Remarkable Life of Beryl Markham, http://womanpilot.com/?p=67

consulté en mai 2013.

Braidotti,Rosi er Butler,Judith . 1997. Feminism by any other name in Elisabeth Weed and Naomi Schor, Feminism meets queer theory, Indiana University Press, Bloomigton/Indiana, p. 31 a 67

Foucault , Michel. 1969. L´ archéologie du savoir, in Foucault électronique, 2001

 


 

[1] Voir la fondation David Shildrick, qui protège et garde les éléphants blessés, orphelins, perdus loin de leur troupeau. Cette fondation préserve l´existence des éléphants, constamment menacée, encore de nos jours. C´est un travail remarquable. http://www.sheldrickwildlifetrust.org/